Nouvelles-hybrides

Le site de la revue Nouvelles-hybrides et des éditions du Céphalophore entêté

Daniel Daligand : Jean-Pierre Le Goff et les signes

Par • 22 Mai, 2012 • Catégorie: J-P L.G.

Dans le premier numéro de la revue PAN[i] paru le 17 décembre 1990, Jean-Pierre Le Goff publiait un article « La voie des céphalophores« , dans lequel il faisait le récit d’une action consistant à déposer tous les 33 km, de Dunkerque jusqu’au nord de l’Espagne (Matero, à 30 km au nord de Barcelone), une des 33 vertèbres humaines dans l’ordre de leur étagement. Chaque vertèbre était munie d’un mot disant : Les vertèbres sont des perles sur le fil de la moelle épinière. En suivant sa voie, le Céphalophore portera la 34ème, qui est le crâne, à l’Etoile septentrionale,  comme pour atteindre la lumière.

À l’image de ce périple, Jean-Pierre Le Goff cherchait à atteindre la lumière en cheminant de coïncidence en coïncidence, perçues comme autant de perles enfilées. Il suivait ce fil de signe en signe car chaque nouveau signe conduisait à un autre signe, dans une mise en abyme toujours recommencée.

Mais Jean-Pierre ne cherchait pas d’explications, il constatait et avançait sans s’arrêter,  comme il le fit sur la voie des céphalophores où tout, même la perte d’un élément, lui apparaissait comme un signe. Ainsi la perte de la 4ème vertèbre cervicale survenue au cours du périple renvoyait à sa propre 4ème vertèbre déplacée, provoquant un soubresaut facial que son médecin traitera en la remettant en place. Jean-Pierre vit le signe (la vertèbre disparue) mais n’en tira pas de conclusion : il a simplement constaté cette coïncidence.

Le fil des coïncidences était le fil d’Ariane qui conduisait Jean-Pierre à travers le labyrinthe du monde. Ainsi, alors qu’il s’intéressait au rayon vert, il apprit la parution d’un album de bandes dessinées portant ce nom. Il rencontra donc un des  auteurs, Frédéric Boilet, et lui fit part de ses recherches. Séduit par le discours de Jean-Pierre, Frédéric Boilet en fit un personnage de l’album qu’il préparait avec Benoît Peeters : « Demi Tour » publié en 1997. Dans cet album, le héros rencontre un certain « Jean-Marie Le Goff », qui évoque la pansémiotique. Treize ans plus tard, l’album, qui avait été traduit et publié au Japon, fit l’objet d’une nouvelle parution en France, en format « manga », sous le nom « Demi Tour 2.0« . Curieusement, Jean-Marie Le Goff est devenu japonais et s’appelle Jean-Marie Arisu. Or « Arisu », qui se prononce en japonais « aliseu », est la transcription d’«Alice »,  prénom de la fille de Jean-Pierre, ce qu’ignorait Boilet. Cette substitution d’« Alice » à « Le Goff » est un signe pansémiotique, car au moment de la publication  de ce second album, dans la réalité ,  Alice se substituait à Jean-Pierre en devenant le tuteur légal de son père atteint de la maladie d’Alzheimer.

En 2003, Jean-Pierre Le Goff a publié L’Écriture des fourmis[ii], après avoir réussi en 2001 à faire écrire le mot « ants » (« fourmis » en anglais)  par des fourmis. Dans ce texte, Jean-Pierre écrivait ces phrases prémonitoires de la transformation de Le Goff en Arisu [iii] et de la maladie d’Alzheimer qui allait le frapper : les fourmis me renvoyaient à moi /…/ J’accuse les fourmis de s’être repues de toute l’attention que je leur avais prêté dans cette période. Ma mémoire est quelque part dans leur tube digestif.

Son dernier ouvrage publié, en 2006, Les abymes du Titanic[iv] pose le problème du rapport de l’auteur à son œuvre et à la réalité. N’est-il pas surprenant que Jean-Pierre se soit intéressé à un naufrage alors que lui même allait sombrer ?

Pansémiote, Jean-Pierre l’était, certes, puisqu’il « traquait » les signes et les coïncidences, mais il l’était à sa façon, il n’allait pas au-delà de la découverte, se refusant à toute interprétation. C’est sans doute pour cela qu’il s’éloigna de l’Association Française de Pansémiotique. Il  note dans Les abymes du Titanic que jamais il ne vit une relation entre ce qu’il avait lu ou écrit et ce qu’il vivait… et pourtant cette relation existait bien. Ainsi, il nous révèle que : Au mois de juin 1997, pénétrant dans la librairie La Marraine du Sel, je découvrais des publications à l’enseigne du Crayon qui tue, alors que je venais d’écrire un texte dans lequel j’évoquais un crayon qui tue.

Il y avait donc bien là une relation entre le texte et la réalité rencontrée… une relation pansémiotique  que Jean-Pierre refusait de voir, comme il refusait de se voir  pansémiote.

 

[1] – revue de l’Association Française de Pansémiotique

[1] – Au crayon qui tue, éditeur – 2003

[1] – en Japonais, « Ari » signifie fourmi

[1] – Au crayon qui tue, éditeur – 2006


Marqué comme: , , ,

est
Email à cet auteur | Tous les Articles par

Laisser un Commentaire