Nouvelles-hybrides

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Redon voyant invoyable

Par • 16 Mai, 2011 • Catégorie: Hermann Krankwein : Le coin de l'(h)amateur d'(h)art

 

Lettre sur l’invisibilité

des oeuvres visionnaires

à l’usage des néo-aveugles

 

 

Il y a des kilomètres de queue pour voir l’expo Manet, mais on entre dans l’expo Redon sans la moindre attente. Pour ceux qui se réjouissaient de voir enfin une grande collection des « noirs » et des pastels enchantés de l’artiste de Dans le rêve, et redoutaient d’avoir à partager ces œuvres essentiellement silencieuses avec une foule nombreuse, mal voyante et bruyante (quoiqu’audioguidée), c’est une très  bonne nouvelle : ils sont presque seuls pour contempler aussi longtemps qu’ils le souhaitent les dessins, les estampes et les peintures de ce grand solitaire.

La Réunion des Musées Nationaux cherchant probablement, comme toutes les institutions culturelles aujourd’hui, à rentabiliser ses investissements, comment comprendre qu’ils aient financé ce qui est pour nous une aubaine inespérée, mais doit être pour eux un four ? Et d’abord, pourquoi à Orsay l’affluence alors que le Grand Palais est métamorphosé en oasis de grande rêverie ?  Jarry aurait  sans doute invoqué l’attraction mimétique, qui fait que des tableaux de foules attirent les foules (je vous accorde que La musique aux Tuileries, le seul tableau de foule peint par Manet, n’est pas dans l’exposition, mais peu de gens le savent, et vous n’allez quand même pas pinailler pour un seul tableau, j’espère, même de grandes dimensions) alors que des lithographies sans personne n’attirent personne, mais nous n’avons malheureusement pas le  culot pataphysique qui lui aurait soufflé immédiatement une justification évidente  de la faible proportion de monstres devant ces exhibitions de monstres, et vous devrez vous contenter d’explications moins Scientifiques.

Plusieurs causes bien sûr, qui toutes se laissent ramener à l’allergie au Mystère de l’homme du IIIe millénaire (oui, je vois ce que vous voulez dire, alors je précise, non sans vous rappeler au passage que vous avez le droit de consulter votre bon sens, de temps en temps : l’homme du IIIe millénaire, c’est-à-dire vous et même un peu moi, est également allergique au mystère qu’il est – sans être bien sûr allergique à lui-même, au contraire -, mais la phrase précédente  se rapportait seulement  à son allergie au Mystère en général).

Le même individu qui a eu à deux ans une poupée E.T. et se promenait à six du côté obscur de la Force avec le spectre de Dark Vador en personne, s’il est confronté adulte aux dessins d’yeux flottant dans l’espace de Redon, trouve ça « zarbi » et « ouf ». Et pour tout dire il pense que le type qui a fait ça devait être lui-même un peu « ouf », enfin, c’était le moyen âge, yzétaient  tous comme ça, genre, on peut pas lui en vouloir. Dommage qu’il ait pas travaillé  avec Tim Burton : avec une remise à niveau  accélérée,  il aurait sûrement assuré. Épi, keskcék7istoar dalerJ ? On peut pas avoir d’allergie au Mystère, Mister, piskyapa d’Mystère. La science a tout expliqué, ou est sur le point de. Big Bang, Évolution, zavé  han tendu parlaid ? Seriez pas créationniste,  quand même ? C’est vous qu’êtes zarbi de nous trouver zarbis. Et puis, c’est pas assez éclairé,  c’est en noir et blanc, c’est littéraire,  plein de références  à des pohètes pouet pouet complètement  ringues, des Baudelaire poil au derrière, Edgar Poe poil au  chapeau, Flaubert poil au camembert,  vous voulez pas qu’on lise, en plus ! Nous, la prise de tête, merci, on « travaille  pas du chapeau », comme vous dizé les papys, d’ailleurs des chapeaux ça fait longtemps qu’on n’en a plus.

(Les curateurs des fosses abynassales de l’exposition ne semblent pas beaucoup plus éclairés que le gros du grand public. En guise d’introduction au 3ème album de Redon (1883), intitulé Les origines, ils ont osé écrire : « Du chaos originel à l’apparition de l’homme, ce sont les origines de la vie que la succession des planches dévoile à travers une mise en images originale de la théorie de l’Évolution. »,  alors qu’il y a ici un satyre, là une sirène, ailleurs un centaure décochant une flèche vers le ciel …, alors que toutes les lithos de tous les albums reposent sur une interrogation sans cesse reprise du mystère de l’origine des êtres pensants. Et la Réunion des Musées Nationaux publie un essai de 130 pages d’un certain Vincent Noce qui fait lui-aussi de Redon un darwinien. Et la même Réunion des Musées nationaux aggrave son cas en publiant un livre d’une dénommée Nathalie Delebarre qui a osé mettre à la portée des enfants et de leurs parents les dessins visionnaires de Redon en écrivant des petites histoires suppositoirément amusantes avec des titres comme L’araignée souriante a encore frappé, L’incroyable exploit de l’œil-ballon, Découverte d’une planète inconnue qui ressemble à la terre, Qui a volé la tête de la Victoire de Samothrace, Un ange pour prédire la météo, … Pustules et Vomissements ! Clystères et Tsunamis ! Pudding et Choléra ! Pour avoir seulement eu l’idée de commettre de tels crimes de lèse-poésie, il faudrait la condamner à être enfermée en gardant le sourire avec des araignées du genre Mygale autant de fois qu’elle a écrit d’histoires, alors pour les avoir commis …)

Les œuvres de Redon le voyant sont devenues invisibles – invoyables – parce que plus personne ne sait  « voir » : regarder en questionnant, supporter de ne pas avoir de réponses, aimer être plongé dans l’Inconnu, irrémédiablement . Regarder simultanément avec les yeux du corps et les yeux de l’esprit (oui, cela demande en effet d’avoir un esprit). Les œuvres de Redon le voyant sont devenues invoyables comme toutes celles des poètes et des artistes visionnaires, les Goya, William Blake, Gogol, Hugo, Grandville, Bresdin, Baudelaire, Poe, Flaubert, Moreau, Mallarmé, Gauguin, Bonnard, … ou les Lautréamont, Rimbaud, Mark Twain, Alphonse Allais, Jarry, Kandinsky, Kupka, Chirico, Kubin, Vachal, Klee, Apollinaire, Max Jacob, Iliazd, Arp,  Boulgakov,  Akhmatova, Tsvetaïeva, Daniil Harms, Ernst, Breton, Miro, Michaux, Sima, Queneau, Calder, Magritte, Dali, Dubuffet, Chaissac,  … À la trappe les romantiques, symbolistes, nabis, pataphysiciens, métaphysiciens, orphistes, abstraits, dadaïstes, surréalistes, arbrutistes, … ! Tous dans le sac qui rend invisible !

– Et si nous ne voulons pas ? – Vous n’avez pas le choix ! L’époque a inventé une nouvelle maladie, une sorte de Dégénérescence  Maculaire Liée à l’Âge en sens inverse, que les jeunes ont beaucoup plus de chances d’attraper, et comme tout le monde désormais est et veut rester jeune, vous pouvez imaginer comme l’épidémie se répand. – Et quels sont les symptômes de cette nouvelle  maladie ?  – Le sens mythique et le sens prophétique disparaissent, les horizons  les plus lointains sont avant-hier  et  après-demain, la vie intérieure s’étiole, et le regard du dedans s’éteint  – Y a-t-il un espoir de mettre au point des remèdes ?  – La science étant une des causes majeures de cette  maladie, les scientifiques ne soupçonnent même pas son existence, il faudrait des scientifiques visionnaires, des poètes savants dans le genre Charles Cros ou Raymond Queneau, mais … il n’y en a qu’un ou deux par siècle … celui qui fondera Optic 3000 aura du pain sur la planche (si l’on me passe cette  métaphore assez osée, s’agissant d’yeux) pour quelques millénaires encore …

 

 

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