Nouvelles-hybrides

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Alphonse Allais disciple de Kazimir Malévitch

Par • 28 Nov, 2015 • Catégorie: Hermann Krankwein : Le coin de l'(h)amateur d'(h)art

Un ami me signale que, sous le titre pas sablement anachronique et pas trop légèrement racoleur

Une blague raciste sous un monochrome de Malevitch ?,

Télérama s’est fait l’écho d’un texte publié sur internet par un certain Romain Capelle, qui a résumé des articles de The Guardian et de Hopes&Fears

« Le créateur du mouvement artistique suprématiste, le peintre russe Kasimir Malevitch, serait-il un amateur de blagues douteuses ? Après une analyse fine au microscope et par radiographie du célèbre monochrome « Carré noir », sont apparus, cachés sous la peinture, deux autres compositions… et une drôle de surprise.

Lors d’une conférence de presse diffusée dans le cadre d’un reportage sur la chaîne publique russe Kultura, la chercheuse en art Yekaterina Voronina a présenté les résultats de son travail : « nous savions déjà que sous le Carré noir il y avait une image sous-jacente. Nous avons découvert qu’il n’y avait pas seulement une image, mais deux ». Deux peintures pré-existantes, à peine visibles sous les craquelures du tableau sont une « composition cubofuturiste » et une « composition proto-suprématiste ».

Mais ce ne furent pas les seules découvertes, une petite inscription écrite en russe de la main de Malevitch est aussi apparue : « Nègres se battant dans une cave » – rappelons que le mot « nègre » n’avait pas forcément à l’époque la connotation plus que péjorative qu’il a aujourd’hui. Une légende faisant sans doute écho à celle de l’écrivain et humoriste français Alphonse Allais (bien connu dans les cercles intellectuels russes à l’époque) qui avait sous-titré un rectangle noir d’un « Combat de Nègres dans une cave pendant la nuit » en 1897 (pièce de sa série de monochromes sous-titrés). Une légère incertitude reste encore à lever pour savoir si Malevitch a réellement écrit le mot « nègres », car son écriture n’est pas si facilement déchiffrable, ses « n », « p » et « i » en cyrillique se ressemblant beaucoup, mais a priori la piste de la référence à Allais est la bonne. »

À ceci près que Le combat de nègres dans une cave pendant la nuit est une oeuvre de Paul Bilhaud créée en 1882, pour le premier Salon des Arts incohérents – avec le titre Combat de nègres dans un tunnel -, et que la contribution d’Alphonse Allais à l’histoire de la peinture monochroïdale se compose de six tableaux – Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige (monochrome blanc, 1883) ; Récolte de la tomate par cardinaux apoplectiques au bord de la mer rouge (effet d’aurore boréale) (monochrome rouge, 1884) ; Stupeur de jeunes recrues apercevant pour la première fois ton azur, o Méditerranée ! (monochrome bleu) ; Des souteneurs, encore dans la force de l’âge et le ventre dans l’herbe, boivent de l’absinthe (monochrome vert); Manipulation de l’ocre par des cocus ictériques (monochrome jaune); Ronde de pochards dans le brouillard (monochrome gris) -, réunis, par reproductions interposées, dans un « Album primo-avrilesque » publié par Ollendorf en 1897 (cf http://leblogdeshige.com/2012/06/alphonse-allais-album-primo-avrilesque-1897/), ce qui ne nous rajeunit pas,  il n’y a rien d’étonnant à ce que le grand humoriste déguisé en peintre qu’était Kazimir Malévitch (1878-1935) ait fait une sorte de clin d’oeil à l’artiste révolutionnaire dissimulé sous un masque d’humoriste que fut Alphonse Allais (1854-1905).

Alphonse Allais en effet était un artiste novateur extraordinairement inventif – en dehors des monochromes, il avait par exemple imaginé dès 1894, sous le nom de « néo-pantelance« , ce que l’histoire allait consacrer dix ans plus tard comme « fauvisme », et sous le nom de « tourbillonnisme » ce qui allait devenir le « dadaïsme » (Cf dans Rose et vert pomme, Un coin d’art moderne) -, mais il était tellement en avance sur son temps qu’il a dû, pour tout simplement gagner sa vie, exercer le rude métier d’humoriste*. Kazimir Malévitch au contraire était un humoriste né**, inventeur de cette nuance particulièrement paradoxale du génie des renversements improbables qu’est l’humour sans drôlerie, mais à cet égard il était tellement décalé par rapport à ses contemporains empêchés de rire par des couteaux que, curieusement, ils tenaient entre les dents, qu’il a dû faire semblant d’être un bolchévique de l’art***, en se faisant seulement in petto et cognito le disciple de celui qui se présentait comme « l’élève des maîtres du XXème siècle« .

* dans le Paris de la Belle Époque, les humoristes étaient obligés de faire rire leur public, et Allais est peut-être le meilleur exemple d’un génie humoristique qui aurait pu se hausser jusqu’aux hauteurs sublimes du glaçant, voire du sinistre, mais aura préféré, pour de basses raisons alimentaires, les facilités des rôles de fumiste et d’amuseur public (dans la suite des temps, Cami, Topor ou Desproges offrent de semblables et non moins déplorables exemples)

** « Le carré est un enfant royal plein de vie. /…/ Chaque surface picturale est plus vivante que tout visage où sont fourrés une paire d’yeux et un sourire. Un visage peint sur un tableau donne une parodie pitoyable de la vie et cette allusion n’est qu’un rappel du vivant. Ou bien, à l’inverse, un visage vivant, un paysage dans la nature, nous rappellent un tableau, c’est-à-dire ce qui est mort. Voilà pourquoi il est étrange de regarder une surface recouverte de couleur rouge ou noire. » [Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural. Moscou, 1916 (traduction Jean-Claude Marcadé, L’Âge d’homme, 1974)]. Seul un humoriste de haut vol a pu écrire sans rire de telles lignes.

*** inaugurant ainsi une longue suite d’artistes révolutionnaires mono ou bi-chromatistes (Alexander Rodchenko, Lucio Font(a)na, Barnett Newman, Ad Reinhardt, Pierre Soulages, Yves Klein, Daniel Buren, Roman Opalka, …) qui dissimulent si bien leur humour que des observateurs superficiels concluent qu’ils n’en ont pas

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6 Réponses »

  1. « Allais est peut-être le meilleur exemple d’un génie humoristique qui aurait pu se hausser jusqu’aux hauteurs sublimes du glaçant, voire du sinistre, mais aura préféré, pour de basses raisons alimentaires, les facilités des rôles de fumiste et d’amuseur public (dans la suite des temps, Cami, Topor ou Desproges offrent de semblables et non moins déplorables exemples) »

    Merci pour cette pensée iconoclaste! Je mets ça en digestion.

    A mon tour de vous en posez une: quel besoin réel avez-vous de cette exclusion ?
    Pour ceux qui n’ont pas d’autre entrée au monde des valeurs, qui sont obligés de passer leur temps à suivre des instructions pour tout simplement survivre, ce sont les SEULES passerelles, ça et quelques rares rencontres humaines sur la route qui les mène du formatage à la décharge en passant par la robotisation.

    En opposant un mur de non-recevoir à ces vecteurs d’entente, à ces relayeurs, votre intermédiation entre l’art que vous aimez et son potentiel parmi l’humanité ne sert aucun des deux. Je suis bien sûr à des années-lumières de vous connaître mais je suis curieux de vous comprendre.

    Cordialement, Benjamin.

  2. Hmm … Il vaut mieux ne pas prendre ce que j’écris au premier degré,
    c’est mal, je sais, mais il m’arrive de ne pas dire ce que je pense,
    ou même de dire le contraire de ce que je pense,
    et quelquefois je vais jusqu’à ne rien penser du tout …

    cordialement

    et.c

  3. Les six tableaux d’Alphonse Allais ont été reédités par le regretté Pol Bury, je crois. Au Daily Bul(?); Lui aussi, Bury, possédait cet humour qui manque tant à nos contemporains.

  4. Salut, Ulysse

    Je ne crois pas que ni Pol Bury ni le Daily Bul aient réédité L’album primo-avrilesque,
    même si, je suis bien d’accord avec toi, ils étaient tout-à-fait accordés à ce type d’humour

    un petit éditeur en avait fait en 1997 une réédition au format, très bien,
    qui se cache quelque part dans ma bibliothèque

    et Al Dante, qui ne brille pas par l’humour pourtant, en a fait une réédition en 2005 (pour le centième anniversaire de la mort d’Alphonse Allais, sans doute),
    qu’on trouve facilement sur Amazon ou Abe.books

    bien amicalement

    etienne

  5. J’ai eu ce Pol Bury (préfacier plein d’humour) entre les mains, c’est même ainsi que j’ai découvert ces monochromes d’Alphonse. En revanche, je ne suis plus certain que c’est été du Daily Bul… Mais c’est fort probable.
    Je me souviens avoir beaucoup ri, particulièrement à la lecture de la préface.
    Merci pour ces actualités,

    Pascal

  6. J’ai trouvé:

    Album primo-avrilesque / Alphonse Allais ; préf. de Pol Bury

    s.l. : ed. du Palmier en Zinc, 1987

    Bonne soirée,

    Pascal

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