» Je représente l’humanité telle que ses maîtres l’ont faite.

L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait, on l’a fait au genre humain.

On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l’intelligence,

comme à moi les yeux, les narines et les oreilles;

comme à moi, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur,

et sur la face un masque de contentement « .

apostrophe de Gwynplaine aux Lords

dans L’homme qui rit, de Victor Hugo

 

 

Dans L’homme qui rit (publié en 1869, à une époque où les gens savaient encore lire, sans que le public, essentiellement féminin, en ait trop voulu ; un certain Jean-Pierre Améris l’a adapté au cinéma, et comme les critiques sont unanimes pour éreinter son film, on peut supposer que c’est au moins intéressant, voire très bon, même si, comme toujours dans les adaptations cinématographiques, l’allégorie est mangée par le gore de l’anecdote), l’auteur de Notre-Dame de Paris (1831) et des Misérables (1862) a imaginé l’histoire d’un homme auquel, lorsqu’il était enfant, des « comprachicos » ont élargi la fente des lèvres jusqu’aux oreilles, le condamnant à porter un masque grotesque et, probablement, à vivre comme un phénomène de foire. Ce qui arrive à Gwynplaine – c’est son nom, aussi improbable et grimaçant que son destin – n’est pas seulement anecdotique : comme pour tous les personnages sortis de l’imagination de cet immense visionnaire et moraliste que fut Victor Hugo, son histoire a une portée symbolique. En l’occurrence, après Quasimodo et Jean Valjean, il représente les victimes innocentes de la cruauté sociale dans la plus perverse de ses formes ordinaires, qui oblige ceux qu’elle condamne à la souffrance à simuler le plaisir, la joie .

Yue Minjun, un artiste chinois (né en 1962) qui a actuellement une grande exposition à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, peint et sculpte lui-aussi des hommes qui rient. Des hommes qui rient toujours, sans cesse, en toutes circonstances. Et ces hommes sont eux-aussi monstrueux (Le rire est bien le propre de l’homme, comme beaucoup trop de penseurs l’ont oublié après qu’Aristote l’ait écrit au quatrième siècle avant notre ère, mais le rire perpétuel est inhumain, comme il n’aurait pas manqué de l’écrire s’il avait pu observer les sociétés modernes, dans lesquelles les individus doivent constamment se défendre de la masse).

 

Yue Minjun : Sans titre – 1994 – 80.64 cm –

Yue Minjun : La liberté guidant le peuple (détail) – 1996 – 250.360 cm –

Yue Minjun : Memory 4 – 2000 – 140.110 cm –

Yue Minjun : Île isolée – 2010 – 300.300 cm –

Les tableaux de Yue Minjun sont eux-aussi symboliques, mais d’une manière plus … massive – et, bien sûr, plus contemporaine – que le roman de Hugo, car ils constituent – pas seulement, mais d’abord – des images immédiatement lisibles de cette caricature d’humanité qu’a été l’homme maoïste (Ou plus généralement, bien au-delà de ce que le peintre a eu à l’esprit, de l’homme des régimes totalitairesfascistes comme communistes, dans lesquels l’enthousiasme et le bonheur sont obligatoires. Car les mêmes qui multiplient les causes de désengagement et de désolation dénient à leurs victimes le droit à la tristesse et au doute).

La force des œuvres parodiques monumentales de Yue Minjun est peu contestable, mais il n’est pas le premier artiste vivant dans un pays communiste a avoir trouvé un langage saisissant et compréhensible par tous pour dire l’uniformisation caricaturale de la vie sous ce genre de régime. J’évoquerai seulement ici le sculpteur slovaque Jozef Jankovič (né en 1937) qui, s’il n’avait été condamné à une activité réduite et quasi-clandestine pendant les vingt ans de la Tchécoslovaquie « normalisée », figurerait dans les livres d’histoire de l’art contemporain comme une de ses plus grandes figures, dans la catégorie peu représentée des génies tragiques sarcastiques. Les quelques photos qui suivent devraient permettre aux amateurs-d’art-et-néanmoins-honnêtes-hommes de commencer à s’en convaincre.

 

Jozef Jankovič : La place au sommet – 1967 –

Jozef Jankovič : Repositionnement – 1979 –

Jozef Jankovič : Expansion – 1980 –

Jozef Jankovič : Ecce Homo – 1987 –

Jozef Jankovič : Tentative de rencontre – 1991 –

Jozef Jankovič : Repositionnement – 1996 –

Jozef Jankovič : Blessure VI

Jozef Jankovič : Auteur plié trois fois – 2004 –

Un autre poète-artiste d’origine tchécoslovaque à avoir essayé de dire ce phénomène majeur de notre temps qu’est le remplacement des hommes réels par des parodies idéologiques est Milan Kundera. On peut considérer tous ses livres comme des variations sur ce thème obsédant, mais il me semble qu’il l’a abordé plus frontalement dans Le livre du rire et de l’oubli(1979, Gallimard), où il en a donné des analyses et des évocations particulièrement pénétrantes.

L’origine de ce rire faux, idiot, « fou », ridicule et terrifiant, qui est cultivé par les régimes socialistes au détriment du vrai rire lié au comique, serait dans notre angélisme, et notre désir de couvrir le bruit du vrai rire, démoniaque, qui se réjouit de ce que les choses ne sont pas comme elles devraient être. Ce rire – qui est aussi la grimace euphorique des personnages de Yue Minjun ou de ceux de Jozef Jankovič – est faux parce que c’est une imitation du rire du comique, et ridicule parce que ceux qui se livrent à de telles imitations ne comprennent pas et ne peuvent comprendre ce qu’ils imitent, qui est essentiellement parodique. « Tandis que le rire du diable désignait l’absurdité des choses, l’ange voulait au contraire se réjouir que tout fût ici-bas bien ordonné, sagement conçu, bon et plein de sens. / Ainsi, l’ange et le diable se faisaient face et, se montrant leur bouche ouverte, émettaient à peu près les mêmes sons, mais chacun exprimait par sa clameur des choses absolument contraires. Et le diable regardait rire l’ange, et il riait d’autant plus, d’autant mieux et d’autant plus franchement que l’ange qui riait était infiniment comique. » Mais les anges ont quand même réussi à imposer une certaine confusion : « Aujourd’hui on ne se rend même plus compte que la même manifestation extérieure recouvre deux attitudes profondes absolument contradictoires. Il y a deux rires et nous n’avons pas de mot pour les distinguer. » (Troisième partie : Les anges. §4 (À propos des deux rires))

Et Kundera complète ce mythe – curieusement proche des considérations de Baudelaire sur l’essence du rire (De l’essence du rire et généralement du comique dans les arts plastiques : il faut lire et relire ce texte génial, par quoi les « humorologues » feraient bien de remplacer, dans le rôle du livre de chevet, les essais de Bergson, trop angéliques pour être vraiment profonds …) – en mettant le rire des anges en rapport avec le désir de la rondel’infantilisation générale de l’humanité et la musique des idiots.

(On pourrait ajouter que le vrai rire naît du souvenir, de ce que les gens ont déclaré, de que l’on devrait être, de ce qu’il aurait fallu dire, … et de la comparaison avec le souvenir, alors que le rire faux naît de l’oubli, et de la volonté d’oubli)

En même temps que la rétrospective Yue Minjun, on pouvait voir récemment à l’Orangerie une grande exposition Chaïm Soutine, et les deux ne sont pas sans rapport : les cultures du bonheur radieux n’aiment certainement pas trop qu’on mette en évidence leur vérité ubuesque d’usines à décerveler (comment les œuvres de Yue Minjun sont-elles accueillies dans son pays?), mais elles n’aiment pas plus les artistes « expressionnistes » dont les œuvres disent l’inadaptation, le malheur, la souffrance, le désespoir, la pensée de la mort et des morts … Les Nazis considéraient les hurlements colorés d’Emil Nolde – qui était pourtant allé jusqu’à prendre sa carte au Parti National Socialiste pour préserver son oeuvre … – comme de « l’art dégénéré », et s’ils ont eu connaissance des peintures d’écorché vif de Soutine – juif de surcroît -, ils ont dû les ranger dans la même catégorie-poubelle. Si son ulcère à l’estomac, suite de longues années de misère, ne l’avait pas envoyé au cimetière (en août 1943, il avait à peine 50 ans), ces zombies à gueule humaine s’en seraient chargés, en lui offrant un gentil séjour de rééducation par le travail, avec en prime un masque bien ricanant de tête de mort pour l’éternité. Comme ils l’ont fait l’année suivante pour Max Jacob (pas tout à fait 68 ans), qui le connaissait, l’admirait et avait assisté à son enterrement.

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2 Réponses »

  1. Bonjour,

    Comme toujours, c’est très intéressant et offre de multiples perspectives.

    On peut penser, par exemple, aux rires enregistrés des émissions ou des feuilletons à la télévision. C’est d’autant plus inquiétant qu’il s’agit là d’imposer un rire standard et de nier l’unicité du rire de chacun.

    On rit comme on aboie avec la meute.

    Bien cordialement,

    Benoît Vitse

  2. Bonjour Etienne,

    On ne peut dire mieux que ce que tu dis à propos de Victor H.

    Pour Soutine, il y a tellement de chocs, d’espoirs, de misère, de conquêtes, d’enfantillages et de génie bien sûr …

    Ses derniers déplacements vers Paris ne semblent pas postérieurs à 1937. Mais je me permets de relever un fait présenté par certains biographes de Soutine et qui est faux : Max Jacob n’a pas été présent aux obsèques de Soutine.
    En effet, il est quand même bien vieilli (rhumatismes …), il porte l’étoile jaune depuis juin 1942, et on voit mal comment il aurait pu se déplacer en plein Paris en Aout 1943. Une photo de mai 1943 le représente d’ailleurs en extérieur avec la fameuse étoile jaune et le mot « Juif ». Dans une lettre de Max Jacob à Michel Manoll (14 Aout 1942) : »Deux gendarmes sont venus enquêter sur mon sujet ou plutôt au sujet de mon étoile jaune. Plusieurs personnes ont eu la charité de me prévenir de cette arrivée soldatesque, et j’ai revêtu les insignes nécessaires ». MAX JACOB « Portraits d’artistes » (Somogy Editions d’art 2004). C’est l’Association des Amis de Max Jacob, très active, qui a produit cette rectification, mais je ne retrouve pas la citation exacte.